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Qui se sert de l’IA au travail, et qui décroche

· 5 min de lecture · 2 sources, lues en entier

Un taux d'usage ne se devine pas

Combien de vos collaborateurs se servent réellement d'un assistant, et à quelle fréquence ? La réponse tirée du ressenti est fausse à peu près à tous les coups — nous l'avons vu ailleurs, chez des professionnels qui se trompaient de signe sur leur propre gain de temps.

Deux enquêtes de grande taille ont posé la question autrement. L'une couvre les États-Unis, l'autre le Danemark en reliant les réponses aux fiches de paie. Les deux disent la même chose sur qui adopte, et l'une seule dit ce qui referme l'écart.

L'adoption est rapide, et comparable à celle du PC

L'enquête américaine porte sur plus de dix mille personnes, représentatives de la population en âge de travailler. source 1

Fin 2024, aux États-Unis
Adultes de 18 à 64 ans qui s'en serventprès de 40 %
Salariés l'ayant utilisé pour le travail la semaine précédente23 %
Salariés l'utilisant chaque jour ouvré9 %
Part des heures de travail assistées1 à 5 %

Les auteurs comparent ce rythme à celui des technologies précédentes : l'adoption au travail est aussi rapide que celle de l'ordinateur personnel, et l'adoption générale est plus rapide que celle du PC comme celle d'Internet.

Qui adopte, et un renversement qui mérite d'être connu

L'usage n'est pas réparti. Il est plus fort chez les plus jeunes, les plus diplômés et les mieux payés — exactement le profil des premiers utilisateurs d'ordinateurs.

⚠️ Sauf sur un point, et il est instructif. Aujourd'hui, l'usage est plus élevé chez les hommes. Avec le PC, c'était l'inverse : les femmes ont adopté l'ordinateur plus tôt, parce qu'il est entré dans l'entreprise par les métiers administratifs et de secrétariat, très féminisés. source 1

L'écart d'aujourd'hui ne dit donc rien d'une aptitude. Il dit par quelle porte l'outil est entré.

Le Danemark, où l'on peut relier l'enquête aux salaires

La seconde enquête couvre vingt-cinq mille salariés dans sept mille lieux de travail, sur onze métiers exposés, et les réponses sont appariées aux données employeur-employé du pays. source 2

Elle montre d'abord ce que font les employeurs : 43 % des salariés sont explicitement encouragés à s'en servir, 38 % des employeurs déploient un modèle interne, et 30 % des salariés ont suivi une formation.

Et l'effet est massif :

Pour un salarié typeSans encouragementAvec encouragement
A déjà utilisé un assistant au travail47 %83 %
L'utilise tous les jours8 %21 %

⚠️ Mais ce qui referme l'écart n'est pas l'encouragement

C'est le résultat le plus utile de l'étude, et il est contre-intuitif.

Écart d'usage entre femmes et hommes, à métier égal
Sans encouragement de l'employeur12 points
Avec encouragement5 points
Avec une formation fournie par l'entreprise3,6 points

L'encouragement seul augmente l'usage sans le répartir ; la formation le répartit. Et les auteurs relèvent le fait qui l'explique : dans leur enquête précédente, les femmes citaient significativement plus souvent le manque de formation comme obstacle.

L'écart d'âge se resserre lui aussi d'environ 40 % quand l'employeur encourage. En revanche, les plus expérimentés bougent le moins — les auteurs y voient des habitudes de travail établies, plus résistantes.

⚠️ Et interdire ne referme rien du tout

Le fait le plus troublant du corpus danois. Là où l'employeur interdit ces outils, l'usage global tombe à environ un tiers de sa valeur de référence — mais près de 80 % de l'écart entre femmes et hommes subsiste. source 2

Les auteurs rapprochent ce résultat d'une étude norvégienne sur des étudiants, où l'écart tenait à ce que les étudiants masculins continuaient d'utiliser les outils malgré l'interdiction explicite.

Une interdiction ne supprime donc pas l'usage : elle le rend invisible, et elle le laisse concentré sur ceux qui l'avaient déjà.

Ce que ça rapporte, mesuré plutôt que promis

Les utilisateurs danois déclarent vingt-cinq minutes gagnées par jour d'usage, et le gain est cité par 64 à 90 % d'entre eux selon le métier.

Rapporté au temps de travail total, cela donne :

Part des heures gagnées
Professionnels du marketing, encouragés6,8 %
Enseignants, non encouragés0,6 %
Moyenne sur les onze métiers2,8 %

L'enquête américaine trouve un ordre de grandeur compatible : 5,4 % pour les utilisateurs, 1,4 % en incluant ceux qui ne s'en servent pas.

⚠️ Et ce temps ne devient pas du repos. Quatre-vingts pour cent des salariés le réaffectent à d'autres tâches ; moins de dix pour cent en font des pauses. Un quart en profite pour faire davantage de la tâche qu'ils venaient d'accélérer.

Enfin, l'outil crée du travail pour un utilisateur sur six. Dix-sept pour cent déclarent une charge nouvelle — dont 10,9 points de tâches inédites — et cette charge est de 20 à 50 % plus fréquente là où l'employeur encourage l'usage.

Côté salaires et heures déclarées, les auteurs mesurent des zéros précis  : aucun effet significatif dans aucun des onze métiers, avec des intervalles de confiance qui excluent tout effet supérieur à 1 %.

⚠️ Ce que ces deux travaux sont, et ce qu'ils ne sont pas

Les deux sont des documents de travail du bureau national de recherche économique américain, et les deux portent en première page la mention selon laquelle ils n'ont pas été évalués par les pairs. L'enquête américaine a depuis paru dans une revue à comité de lecture ; c'est la version de travail qui a été lue ici, la version publiée étant payante.

Et il s'agit du Danemark et des États-Unis. Rien ne permet de transposer ces taux au Maroc. Ce qui se transpose est la structure : qui adopte en premier, ce que l'employeur change, et ce que l'employeur ne change pas.

Ce qu'une entreprise peut en faire

Encourager double l'usage, mais ne le répartit pas. L'écart entre les personnes reste. Si l'objectif est que l'outil serve à toute l'équipe et pas à sa moitié la plus à l'aise, c'est la formation qui est mesurée comme efficace, pas la consigne.

Attendre un gain modeste et bien réparti plutôt qu'un bond. Vingt-cinq minutes par jour d'usage, quelques pour cent du temps total, et rien de visible sur les heures et les salaires à l'échelle d'un métier.

Prévoir que le temps gagné revienne en travail. Il est réaffecté à d'autres tâches dans huit cas sur dix, et une charge nouvelle apparaît pour un utilisateur sur six. Ce n'est pas un défaut : c'est ce qu'il faut avoir dit avant, pour que personne ne découvre la chose en cours de route.


Si vous voulez que vos équipes s’en servent pour de bon, c’est le sujet de notre conduite du changement.

Traçabilité

Les sources de cet écrit

Chaque niveau d’accès dit ce qui a réellement été lu, et borne ce que l’écrit peut affirmer.

  1. The Rapid Adoption of Generative AI

    Alexander Bick, Adam Blandin, David J. Deming · NBER Working Paper nº 32966 — Federal Reserve Bank of St. Louis, Vanderbilt University, Harvard Kennedy School. Paru depuis dans Management Science · février 2025

    Texte intégral lu

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  2. Large Language Models, Small Labor Market Effects

    Anders Humlum, Emilie Vestergaard · NBER Working Paper nº 33777 — University of Chicago Booth School of Business, University of Copenhagen. Non évalué par les pairs, la mention figure en première page · mai 2025

    Texte intégral lu

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